Les employé-e-s de l’audiovisuel public, grands absents de la campagne «No Billag»

« La SSR devra maigrir, et voici où couper », assène un article paru dimanche 25 février dans Le Matin Dimanche. Sans doute l’avis d’un sympathisant de l’initiative « No Billag », pensons-nous de prime abord. Erreur, les propositions viennent d’Arthur Grosjean, actuel président du Centre de Formation au Journalisme et aux Médias (CFJM), une institution qui forme de nombreux journalistes, animateurs et animatrices de la RTS. Cet apparent paradoxe en dit long sur le genre de campagne que nous venons de vivre et ses prolongations en cas de NON le 4 mars.

L’initiative pour la suppression de la redevance radio-tv nous a mis dans une situation inédite : elle menace l’existence d’une branche économique toute entière et voue les professionnels au chômage ou à la précarité tout en les empêchant de se défendre publiquement sous prétexte qu’ils seraient juges et partie. Une sorte d’hystérie collective a tantôt poussé à l’extrême l’auto-censure des professionnels de l’audiovisuel déjà alimentée par des années de discrédit jeté sur le service public, tantôt voué aux gémonies celles et ceux qui ont osé rappeler qu’ils restaient des citoyens et citoyennes, libres de s’exprimer.

La presse écrite a contribué à ce climat en publiant largement sur cette campagne et ses enjeux sans jamais donner la parole aux employé-e-s du service public, ce qu’elle aurait pourtant aisément pu faire par l’intermédiaire de leur(s) syndicat(s).

L’emploi, le tabou absolu ? Un argument « contreproductif » à taire ? Au nom de quoi ? Le service public ne s’incarne-t-il pas à travers des gens bien réels, qui ont des emplois bien réels ? Les pressions exercées sur les professionnels de l’audiovisuel public ont eu pour effet de couper les ailes à celles et ceux qui auraient pu témoigner de la manière dont ils travaillent, pour en finir avec les fantasmes autour des prétendus privilèges, qui ont atteint un pic dans cette campagne. La Suisse est un peuple de salarié-e-s, capable de comprendre la situation d’autres salarié-e-s. Encore faut-il les laisser s’exprimer. Au lieu de cela, c’est la peur qui a dominé, témoignant de l’ampleur de la colonisation des esprits par la pensée libérale.

L’invisibilité des employé-e-s de la radiotélévision publique dans le cadre d’une campagne de votation aux effets aussi dangereux est un problème démocratique. Les médias, que ce soit la presse écrite ou la SSR elle-même, qui a brillé par une extrême prudence qui frise le syndrome de Stockholm, ont alimenté un débat dans lequel un acteur-clé était absent, sans se poser la question de cette absence.

Alors que les sondages donnaient progressivement le NON gagnant, on a vu se multiplier les articles sur les « réformes » à mener à la SSR. La presse et une ribambelle d’éditorialistes exigent désormais de la direction de la SSR des projets de réforme urgents en échange de la survie de l’entreprise, excluant de facto les employé-e-s de ce nouveau volet du débat.

Les réformes. Un thème déjà omniprésent sur les réseaux sociaux, où des internautes n’ayant pas la moindre idée des contraintes liées à l’industrie audiovisuelle appellent de leur vœux un « dégraissage du mammouth » et autres formules dont on ne perçoit même plus la violence à force de les lire comme une litanie. Sous la pression d’une hostilité palpable, Mme Ladina Heimgartner, adjointe de Gilles Marchand, a participé à l’hypnose collective en allant jusqu’à reprendre à son compte la nécessité de « dégraisser la SSR », formule poétique appliquée à ses propres collègues de travail pour donner des gages de bonne gestion libérale.

Désormais, chacun y va de ses propositions. La SSR, entreprise scrutée et examinée sous tous les angles, décrite comme un mammouth, un colosse jouissant d’une « rente de situation » – comme si la redevance n’était pas destinée à financer des prestations, autrement dit du travail. Oui, la SSR est financée par de l’argent public, mais les assurances maladie le sont aussi, et pourtant elles n’ont aucune transparence. Que se passe-t-il au sein de l’UBS, banque renflouée par les finances publiques ? Il est permis de s’interroger sur cette logique du deux poids deux mesures. Si le fait d’être financée par l’argent public oblige la SSR à une transparence totale et à un examen permanent, alors exigeons cela de toutes les entreprises qui fonctionnent grâce à l’argent public, directement ou indirectement. Elles sont nombreuses. En tant que syndicat, nous sommes prêts à défendre cela.

Dans cette campagne où plane un étrange consensus autour de la nécessité de réformer cette entreprise, celle-ci et aucune autre, alors qu’aucune autre entreprise en Suisse n’est autant contrôlée, surveillée et transparente, demanderons-nous demain au public quel devrait être le salaire d’un technicien vidéo, d’une monteuse, d’un réalisateur radio ou d’une informaticienne réseaux ? Faudra-t-il organiser une mise aux enchères des salaires à défaut de mise aux enchères des concessions ? Les initiants ont-ils gagné la guerre contre le service public en imprimant dans les esprits l’idée, jamais étayée et jamais confrontée aux faits (par ex. le coût objectivement plus bas d’une minute de production par comparaison avec nos voisins), qu’il faudrait « réduire la voilure » à tout prix ?

A quelques jours de la votation, donnons aux employé-e-s de la radiotélévision de service public et aux plus de 40 métiers qui la rendent possible la visibilité qu’ils auraient dû avoir tout au long de cette campagne. Après des années de mise sous pression et une campagne d’une grande brutalité, le service public audiovisuel n’est pas condamné à se réduire inexorablement, générant chômage, perte de savoir-faire et perte de qualité.

L’idée que « plus rien ne sera jamais comme avant » fait consensus, jusqu’à l’interne. Mais le sens qu’on lui donne diffère. Les « réformes » à venir à la SSR ne seront pas décidées par ses seuls dirigeants, sous la pression de la peur et des gages à donner à ceux qui veulent la peau du service public. Après une campagne aussi éprouvante, les professionnel-le-s ne laisseront pas la SSR installer le climat de sidération qui lui avait permis de supprimer 250 postes de travail en 2015. Un sacrifice largement oublié par ceux qui exigent des « efforts » de la radiotélévision publique.

La campagne contre « No Billag » aura été trop courte pour espérer recadrer sensiblement les termes du débat sur le service public, qui subit un minutieux travail de sape depuis 15 ans. Cela se traduira par des coupes, déjà programmées par la stratégie du Conseil fédéral. Pas de fatalité, en revanche, pour ce qui est de l’emploi. Les salarié-e-s de la SSR ont les compétences, le savoir-faire, l’expérience pour imaginer, collectivement, des mesures d’économie qui ne touchent pas aux places de travail, à la masse salariale, aux conditions de travail. Ils pourront bénéficier de l’aide des cadres, qui sont aussi des collègues, attachés au service public. Issus pour la plupart de l’entreprise, ce sont des professionnels qui pourraient, pourquoi pas, changer de rôle et rejoindre le terrain pour renforcer les équipes.

Quant aux salaires des dirigeants de la SSR, ils correspondent à un système de rémunération avec lequel nous sommes en désaccord en tant que syndicat. Cela étant dit, rappelons tout de même qu’à la SSR, l’écart entre le salaire le plus bas et le plus élevé se limite à 1:10. Toutes les grandes entreprises ne peuvent pas en dire autant.

Valérie Perrin, secrétaire régionale du SSM

 

Un soulagement sans exubérance
Il était initialement prévu que cet article soit publié après le 4 mars, sous forme de bilan, mais nous ne résistons pas à commenter les conseils à tout va parus dans la presse ces derniers jours – à croire que comme pour le football, il y a un directeur de la SSR (pas besoin de féminiser, c’est pas pour demain) en chacun de nous – et ce qui s’annonce comme la fête la plus calviniste de l’histoire des votations fédérales. En cas de Non dans les urnes dimanche 4 mars, le personnel de la SSR est invité à se réjouir sans exubérance, à exprimer son soulagement sans ostentation, bref, à contenir sa joie de ne pas avoir été sacrifié sur l’autel du droit de ne payer que ce que l’on consomme. Au fond, on hésite à en rire… Oups ! Pardon. Un léger sourire suffira de toute façon.

Comme le disait un collègue de La Culture Lutte au congrès du SSM en mars 2017, « n’oublions pas qu’on n’est jamais assez couché pour ceux qui veulent nous faire taire… ».

 

 

 

 

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